LES PETITES HEURES

 

 

Je ressentais cette rupture différemment la nuit. Mais si j’avais bien entendu goûté à la vie nocturne, en réalité je n’étais pas en ce temps-là dans la flânerie. Non, mes déplacements avaient un but. Et si votre mémoire ne vous fait pas défaut, il m’est alors inutile de vous rappeler la nature de mes escapades.

Les avez-vous lues, en fûtes-vous les acteurs concernés, impliqués ? Observateurs passifs ? Bref, mes sorties avaient peu à voir avec les petites heures.

Oui, il s’agit bien d’une rupture. Pour être plus exacte, d’une disparition. Combien d’entre nous s’éloignent, combien coupent les amitiés que l’on croyait durables. Pour autant,  que nous soyons déçus, malheureux, furieux, plus que cela nous sommes surpris, nous sommes trahis. Quelque chose résonne en nous comme une déloyauté, un adultère. Tant de nous donné, tant de confidences parties dans l’air comme d’invisibles particules.

Curieusement il me reste encore quelques fidèles, mais ceux-là n’ont jamais eu d’autre présence que virtuelle. Mes romans et nouvelles donnent parfois un indice, une adresse où me joindre. Le compte Facebook de Fela Sodo n’est pas désactivé. Mais bien sûr je ne renchéris pas sur les miasmes liquides des obsédés textuels, des accrocs de l’irréel. Rien d’eux ne me touche, rien ne me blesse ni ne me contente. Mais je ne renie rien du passé. Il en va tout autrement de celle avec qui j’avais entretenu une relation épistolaire, plus qu’amicale, étroite, intime aussi. Il y avait du don de soi. Il y avait un rituel qui semblait tourner comme le rouage mécanique d’une vis sans fin. Mais j’aurais dû savoir que même le temps et la rouille viennent à bout des mécaniques bien huilées. Parfois j’entrevoyais cette séparation comme un bienfait, comme un écartement naturel. Une émancipation. Quelque chose de l’une et de l’autre nous avait fait grandir et nous n’avions plus besoin ni de l’une ni de l’autre. Les choses étaient et devaient être ainsi, un ordonnancement logique.

 

Les yeux fermés parfois sont des écrans noirs où se projettent les traces lumineuses de nos pensées. Semblable à des images conceptuelles, notre tentative d’endormissement échoue. Je me suis dressée devant la baie vitrée de mon appartement pour regarder le drap noir de la nuit parsemé de signaux perpétuels de la vie qui continue.

En vis-à-vis et très étrangement, un couple dont l’homme élancé et coiffé d’un chapeau fait tourner une jeune femme dans ce qui semble être un pas de danse rythmé par une musique que je suppose. En buvant un mojito sans alcool, longuement je les observe. Tout en se croisant sans s’effleurer, les corps semblent exsuder une sensualité que la nuit exacerbe. Une mise en scène dont sans doute je suis la seule spectatrice.

 

L’enchaînement des gestes, les déplacements d’un lieu à l’autre nous rendent parfois à des questionnements, à des étonnements. Pourquoi me voyant encore dans l’observation des danseurs, pourquoi mon corps soudain est là sur ce grand tabouret, pourquoi ce bar de nuit, pourquoi ce silence à nul autre pareil ? Le jour n’a pas de ces silences. Et pourquoi la vie me conduit-elle ici.

La vie nous emmène sans raison, sans qu’il ne fût dit ni écrit qu’un jour une nuit nous serions là où nous sommes alors. J’ai pris un mojito, un vrai, un frais, exhalant un goût unique de menthe marocaine. Le miroir en face multiplie les bouteilles alignées, déjà nombreuses pourtant, tout part dans une interminable ligne de fuite. Je me vois, chevelure défaite, l’auburn me va bien ; mon pull informe devait dormir sous un mont au fond d’un panier, les effilures du jean sur mes Stan Smith, voilà ce que je vois de moi dans le miroir du bar. L’heure des tenues apprêtées est passée. Les petites heures lâchent les codes sociaux, apaisent les maux du monde, agonisent les fêtards. Les jeux des sexes sont éteints, les feintes, les faux-semblants, les entreprises de séduction ont baissé le rideau. Les petites heures sont atemporelles, voilà tout.

Paradoxalement l’espace nocturne urbain donne à voir plus de détails que la pleine lumière du jour. Ou peut-être plus exactement, la vie diurne nous engage bien plus à la prudence qu’à l’observation.

Apaisée et sans but, le corps vierge des courants du désir qui parfois m’emportent, je peux à ma guise marcher d’un pas ferme et précis sans être pour autant pressée. Je peux aussi prendre un temps, faire une halte devant une vitrine, lever les yeux vers une enseigne d’époque, remarquer le décrochement d’un bow-window, suivre le vol d’un geai que jamais je n’aurais soupçonné vivre ici. D’autres sortants nocturnes, dans un rythme pareil au mien, chuchotent plus qu’ils ne parlent. C’est l’heure où il n’est plus utile d’élever la voix, le timbre et le ton se fondent au rythme naturel des petites heures. Un léger souffle frisquet s’insinue, déjà je fais de ma longue chevelure une écharpe, un col soyeux. Je suis mobile dans la géométrie statique des grands immeubles anciens.

Les poulies bien huilées de l’ascenseur antique m’emmènent vers mes appartements.

Les danseurs ne dansent plus. Le petit jour va poindre, après les petites heures, très bientôt viendra l’heure bleue.

Landeline Rose Redinger